Comment investir son épargne en Suisse
Un simulateur d'épargne pose quatre hypothèses avant d'afficher son chiffre : un rendement, des frais, une inflation, et l'absence d'impôt. Ce guide explique ces quatre-là, parce que ce sont elles qui font le résultat — bien plus que le montant versé chaque mois.
Quand un outil vous annonce « environ CHF 390 000 dans trente ans », il ne vous a pas dit l'essentiel. Ce montant dépend d'un rendement qui n'est pas garanti, de frais que vous choisissez, d'une inflation qui ronge le chiffre affiché, et d'une fiscalité qu'il a passée sous silence. Aucune de ces quatre hypothèses n'est un détail : à elles seules, elles écartent deux résultats du simple au double.
La bonne nouvelle, c'est que vous n'en maîtrisez qu'une seule — et c'est la plus rentable. Personne ne choisit le rendement des marchés ni le taux d'inflation. Tout le monde choisit ses frais. C'est pour cette raison que le simulateur Mon épargne met la comparaison des frais au premier plan plutôt que le rendement : féliciter quelqu'un pour la performance d'un marché ne lui apprend rien, lui montrer ce que ses frais lui coûtent, si.
Les chiffres de ce guide sortent du même moteur de calcul que le simulateur. Ils ne peuvent donc pas le contredire.
Ce qu'un pour-cent de frais coûte sur trente ans
Les frais d'un placement collectif s'expriment en TER (total expense ratio) : un pourcentage annuel prélevé sur la valeur totale du portefeuille, et non sur les versements. La distinction est capitale. Un pour-cent de frais ne coûte pas un pour-cent des gains : il se prélève chaque année sur un capital qui grossit, y compris sur les gains des années précédentes — exactement le mécanisme des intérêts composés, mais en sens inverse.
Voici le même effort d'épargne — CHF 500 par mois pendant 30 ans, soit CHF 180 000 versés — à 5 % de rendement brut, selon le niveau de frais :
| Type de placement | Frais annuels | Capital à 30 ans | Frais payés |
|---|---|---|---|
| ETF en direct | 0,14 % | CHF 397 248 | CHF 6 453 |
| Gestion automatisée | 0,60 % | CHF 365 126 | CHF 26 121 |
| Fonds bancaire | 1,50 % | CHF 310 891 | CHF 58 601 |
| Produit d'assurance | 2,25 % | CHF 273 080 | CHF 80 590 |
Les taux retenus sont des ordres de grandeur de 2026 : un ETF mondial comme le Vanguard FTSE All-World (VWCE, VWRL) coûte 0,14 % par an depuis juillet 2026, la gestion automatisée se situe entre 0,5 et 0,8 %, un fonds bancaire autour de 1,5 %, et un produit d'assurance entre 2 et 2,5 % — calculé ici à 2,25 %.
Entre la première et la troisième ligne, l'écart est de CHF 86 357, soit 21,7 % du résultat. Pour le même argent versé, le même marché, la même durée. Le seul changement est le pourcentage inscrit dans le contrat.
Ce que le TER ne contient pas
Le TER couvre la gestion du fonds. Il ne comprend ni les frais de courtage prélevés à chaque achat, ni les frais de dépôt annuels, ni le droit de timbre de négociation — 0,075 % sur les titres suisses et 0,15 % sur les titres étrangers, perçu par tout intermédiaire suisse. Sur un plan d'épargne mensuel, un courtage fixe peut peser plus lourd que le TER : acheter pour CHF 500 avec CHF 5 de courtage, c'est 1 % à chaque versement.
5 %, 7 % : ces chiffres ne sont pas des promesses
Un taux de rendement saisi dans un simulateur est une convention de calcul, pas une prévision. Les moyennes historiques longues des marchés actions mondiaux tournent autour de 6 à 8 % nominaux par an, mais cette moyenne est le résultat d'années à +25 % et d'années à −35 %. Personne ne touche la moyenne : on traverse la dispersion.
C'est pourquoi le simulateur affiche trois scénarios plutôt qu'un seul chiffre. Un résultat unique donne une fausse impression de précision ; un intervalle dit la vérité sur ce qu'on sait et ce qu'on ignore.
La durée compte davantage que le taux
Sur le même versement mensuel, allonger l'horizon de dix ans change davantage le résultat qu'ajouter un point de rendement. C'est la conséquence directe de la capitalisation : les gains des premières années travaillent le plus longtemps. Commencer tôt à un taux modeste bat presque toujours commencer tard à un taux optimiste — et commencer tôt, contrairement au rendement, se décide.
Nominal ou réel : deux réponses justes à deux questions
Le mode nominal affiche le montant en francs de l'année d'arrivée. Le mode réel le ramène en francs d'aujourd'hui, c'est-à-dire en pouvoir d'achat. Sur trente ans, à l'inflation suisse de référence de 1,5 % par an :
| Lecture | Montant | Ce que ça veut dire |
|---|---|---|
| Nominal | CHF 397 248 | Le nombre qui figurera sur le relevé dans trente ans |
| Réel | CHF 254 144 | Ce que ce montant permettra d'acheter, en prix d'aujourd'hui |
Les deux chiffres sont exacts. Le premier répond à « combien y aura-t-il sur le compte ? », le second à « de quoi vivrai-je ? ». Pour préparer une retraite ou une indépendance financière, c'est le second qui compte : les dépenses futures sont, elles aussi, emportées par l'inflation.
Un rendement nominal de 5 % avec 1,5 % d'inflation ne donne pas 3,5 % de rendement réel mais 3,45 % : les taux ne se soustraient pas, ils se divisent (formule de Fisher). L'écart paraît négligeable sur un an ; sur trente, il ne l'est pas.
La fiscalité suisse du placement privé
Le simulateur ne calcule aucun impôt, et c'est une simplification assumée : la charge dépend du canton, de la commune et du revenu. Voici ce qu'elle recouvre réellement en Suisse, où le régime est inhabituellement favorable au placement de long terme.
| Élément | Traitement |
|---|---|
| Gains en capital | Exonérés pour un investisseur privé (LIFD art. 16 al. 3) |
| Dividendes et intérêts | Imposés comme revenu, aux taux fédéral, cantonal et communal |
| Valeur du portefeuille | Impôt cantonal et communal sur la fortune, sur l'état au 31 décembre (il n'y a pas d'impôt fédéral sur la fortune) |
| Impôt anticipé | 35 % retenus sur les rendements de source suisse, remboursés s'ils sont déclarés |
| Droit de timbre | 0,075 % (titres suisses) ou 0,15 % (titres étrangers), à l'achat et à la vente |
La conséquence pratique est importante : la plus-value d'un investisseur privé n'est pas imposée, qu'elle soit réalisée ou non. Ce qui est imposé, c'est le revenu distribué. Un fonds capitalisant — qui réinvestit ses dividendes au lieu de les verser — ne fait pas disparaître cet impôt : les dividendes restent imposables l'année où le fonds les encaisse, et les administrations les reprennent au moyen du rendement imposable publié par l'Administration fédérale des contributions dans sa liste des cours (ICTax), par part et par année.
Le piège du « commerce professionnel de titres »
L'exonération des gains en capital n'est pas inconditionnelle. Si l'administration considère que l'activité relève du commerce professionnel de titres, les gains deviennent un revenu imposable, soumis de surcroît aux cotisations sociales. La circulaire n° 36 de l'Administration fédérale des contributions, du 27 juillet 2012, fixe cinq critères qui, réunis, mettent à l'abri :
- les titres vendus ont été détenus au moins six mois ;
- le volume des transactions de l'année — achats et ventes additionnés — ne dépasse pas cinq fois la valeur du portefeuille en début de période ;
- les gains en capital représentent moins de la moitié du revenu net de la période, c'est-à-dire qu'ils ne servent pas à remplacer un revenu ;
- les placements ne sont pas financés par de la dette — ou, s'ils le sont, les rendements imposables des titres (intérêts, dividendes) dépassent les intérêts passifs correspondants ;
- les instruments dérivés, options comprises, ne servent qu'à couvrir des positions déjà détenues.
Un point capital, souvent mal rapporté : manquer un critère ne requalifie personne automatiquement. La circulaire délimite les cas où il est certain qu'il s'agit de gestion de fortune privée ; en dehors, l'administration examine la situation d'ensemble selon la jurisprudence, et la plupart des dossiers restent privés.
3a d'abord, ou compte libre ?
Le pilier 3a et un compte de placement ordinaire ne s'opposent pas : ils n'ont pas le même prix. Le 3a est déduit du revenu imposable l'année du versement, ce qui revient à un rendement immédiat égal au taux marginal d'imposition — souvent 20 à 35 %. Aucun placement ne procure cela. En contrepartie, l'argent est bloqué jusqu'à cinq ans avant l'âge de référence AVS, sauf motifs légaux : achat ou amortissement du logement principal, départ définitif de Suisse, passage à l'indépendance, rachat dans une caisse de pension, ou rente d'invalidité entière. Le retrait est alors imposé séparément, à taux réduit.
À l'intérieur du 3a, le choix qui pèse le plus est le même qu'ailleurs : le support. Sur trente ans, en versant le plafond salarié de CHF 7 258 par an :
| Support 3a | Hypothèse | Capital à 30 ans |
|---|---|---|
| 3a en titres | 5 % net de 0,40 % de frais | CHF 458 093 |
| 3a en compte | 0,5 % d'intérêt | CHF 234 825 |
Pour CHF 217 740 versés dans les deux cas, l'écart atteint CHF 223 268 — davantage que la somme versée. Ce n'est pas un argument pour prendre du risque à tout prix : c'est un argument pour que l'horizon décide du support. Un 3a que l'on touchera dans trente ans et un 3a que l'on utilisera dans trois ans pour acheter un logement n'appellent pas le même placement.
Le détail des plafonds, de l'économie fiscale par canton et de la stratégie des comptes multiples est dans le guide du pilier 3a →.
D'où vient la règle des 4 %, et pourquoi s'en méfier en francs
La « règle des 4 % » dit qu'on peut retirer chaque année 4 % de son capital initial, indexé sur l'inflation, sans l'épuiser sur trente ans. Elle vient d'une étude universitaire américaine de 1998 — la Trinity study — portant sur des portefeuilles américains entre 1926 et 1995.
Trois réserves avant de l'appliquer en Suisse. Elle repose sur un marché et une devise particuliers ; elle a été calibrée sur un horizon de trente ans, pas sur une retraite prise à 45 ans ; et elle ne tient compte ni des frais ni des impôts. Un taux de retrait de 3,5 % est plus prudent en francs. Ce que cela change :
| Taux de retrait | Capital nécessaire pour CHF 4 000 par mois |
|---|---|
| 4,0 % | CHF 1 200 000 |
| 3,5 % | CHF 1 371 429 |
Un demi-point de prudence coûte CHF 171 429 d'épargne supplémentaire. C'est le prix d'une marge de sécurité, et c'est un arbitrage personnel — pas une vérité mathématique.
Si l'horizon est la retraite plutôt que l'indépendance financière, l'AVS et la LPP couvriront déjà une partie des dépenses : le capital à constituer est d'autant plus faible. Le guide de la retraite en Suisse → détaille ce que les deux premiers piliers versent réellement.